Les corps d'Elena

Depuis le 6 octobre sont à voir 25 dessins et collages, de divers formats, du minuscule au géant, d’Elena Simon, pour la plupart jamais montrés au public et réalisés dans l’ombre des projecteurs - Elena est l’une des meilleures expertes de la maille dans la haute-couture, réclamée par Balenciaga, Louis Vuitton et aujourd’hui Céline. Alors que ses confrères conjurent les démons de la mode dans pléthore d’addictions, elle, convoque chaque nuit ses feutres et ses pinceaux pour coucher sur la feuille des corps enlacés ou empoignés, qui se perdent dans le noir profond et mat de l’encre de Chine.

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Née en 1987, Elena Simon est née, “vit et travaille à Paris. Elle a étudié les arts appliqués à Duperré puis commence sa carrière dans la mode. Parallèlement, elle réalise des projets personnels de dessins, peintures, collages et photos. Ses inspirations et ses thèmes de prédilection tournent autour du corps, de la nature, de la violence, des icônes et du secret. Les travaux d’Elena Simon en dessin résultent d’une émotion que procure une posture, autour des corps nus, de leur rapport entre eux. Le stylo et feutre noir sont la signature récurrente de la jeune artiste qui travaille entre autres sur différentes séries de dessins autour de l’érotisme”(biographie par Studio Marant).

Les dessins d’Elena Simon sont apparus dans quelques collections collectives parisiennes, organisées notamment par Emily Marant. Mais c’est à Arles qu’a lieu sa première rétrospective.

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L’artiste est fascinée par l’image du corps, celui poussée à la perfection de la Grèce antique, ceux sculptés de Rodin, ceux des athlètes lutteurs, nageurs ou coureurs mais encore par les images pornographiques ou photographies d’artistes contemporains tels que Ryan MacGinley, Wolfgang Tillmans, Ren Hang ou encore Robert Mapplethorpe ; elle utilise toutes ses influences pour créer son propre univers de corps idéaux, perdus, devinés, désirés dans un amoncellement poussé parfois jusqu’à l’abstraction.

Pour son travail de collages, elle commence par prélever des détails des revues pornographiques des années 1970 –choisies pour les qualités des contrastes et du papier. Elle les assemble ensuite sur des fonds blancs puis finit sa composition au feutre noir. C’est là une étape parallèle à son travail dessiné, un support qui lui inspirera ses dessins peints à l’encre de chine, au fusain ou au feutre.

Le principe est aussi simple qu’efficacement appliqué : par leurs caractères indéfiniment répétitifs et indéfiniment variés, les compositions de corps morcelés d’Elena Simon paraissent en mouvements, dans une union érotique ou dans la violence d’un combat où tout semble se dérouler en silence, dans une radicalité noir et blanc. Quelque chose s’y exerce qui ressemble fort à ce qui fait, selon Delacroix, la « silencieuse puissance de la peinture. »

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L’artiste nous oblige à regarder, dans un impressionnant cadrage frontal, comme un gigantesque trou noir dans lequel se perdent les corps, hommes et femmes, engagés dans une action érotique ou simplement indéfinie. Nous sommes au plus près de l’intimité autant que la suggestion est subtile. Ces corps sans têtes, totalement anonymes, qui s'abîment dans un amoncellement sombre et impénétrable, plongés en grande partie dans la peinture pure, empêchent les sentiments d’indiscrétion et de malaise qui pourraient survenir.

Le noir permanent fait plus que dissimuler cette image : il l’efface. La pudeur est préservée. Nous sommes « entre le vu et le non-vu » comme disait Vasari en 1550, et qui ne se retrouve que « dans les choses vivantes ». Le secret que ces images exhibent nous porte juste aux bords extrêmes du lieu interdit. Et lorsqu’on se rapproche pour goûter le détail de ces mêlées de corps, on est à son tour, comme l’artiste, pris à leur étrange et troublante beauté. Elle nous fait « plonger dans un aspect visuel où l’apparence du corps se métamorphose et devient le lieu d’un spectacle étrange, somptueux et farouche » (Daniel Arasse, à propos des Transis d’Andres Serrano). Les dessins d’Elena Simon sont habités par une cohérence plus profonde où s’exprime sa recherche la plus intime. En effaçant les détails significatifs sa cible n’est autre que cette intériorisation. Son geste est automatique, exécuté dans l’instant de la pensée, dans un grand tout créatif, sans interruption, jusqu’à ce que l’œuvre soit terminée.

Anne Carpentier